Plateau Est: les chamards (aujourd'hui oriels)
LA FRACTURE DES CHAMARDS
De notre envoyé spécial.
à Dreux.
« LES jeunes ? Ici, ils sont tous immigrés, il n'y a pas de racisme. » C'est Ahmed, dix-sept ans, qui l'affirme. D'origine marocaine, il s'occupe de l'association Nouveau Visage, dans la cité des Chamards, à Dreux (Eure-et-Loir). Une cité dans laquelle vivaient il y a quelques années plus de 5.000 personnes. Aujourd'hui, moins de 200 familles continuent à essayer d'y survivre. La moitié de la population est issue de l'immigration, alors que les immigrés représentent 24% de l'ensemble des habitants de l'agglomération. Les Chamards, on en a beaucoup parlé en septembre 1983, au cours d'une campagne électorale pour des municipales partielles. Le maire PS sortant, Françoise Gaspard, devait finalement laisser la direction de l'hôtel de ville à une alliance droite-Front national emmenée par la famille Stirbois. « A part la misère, Les Chamards n'ont pas de problèmes. Ce n'est pas le cancer », lance un éducateur du centre de loisirs. La misère ? Elle ne se cache pas, elle s'étale. Comme tous les quartiers populaires, la cité est située à la périphérie. L'exclusion est inscrite d'emblée dans ce mode d'urbanisation.
On pénètre aux Chamards comme en terre inconnue et hostile. « On y est reçu à coups de pierres », disent ceux qui n'y habitent pas. Pas d'agressivité, mais un malaise. Les bâtiments gris, blanc et bleu ont l'air d'avoir été soufflés par une mystérieuse explosion. Les 20 petites tours de 5 étages comme les 6 autres qui comptent 14 niveaux. Partout des vitres absentes, des volets accordéons de plastique blanc à demi arrachés, suspendus comme en berne.
Des fenêtres sont obturées de plaques en bois aggloméré, pourrissantes. Des graffitis hurlent des identités en quête de reconnaissance. Des portes de cellier transformées en journaux muraux racontant des épisodes de la vie quotidienne. Des enfants rentrent sagement de l'école. Des femmes et des jeunes filles en costumes traditionnels, la tête couverte du foulard islamique. Des habitants marocains, algériens, turcs.
Chacun a sa réserve. Les « blancs » habitent les tours les plus hautes ; les autres les bâtiments bas. Tout le monde est au chômage, ou bien va l'être après un stage bidon ou un boulot précaire. Les « blancs » vivent entre eux et votent massivent Front national. Les autres entretiennent des liens à l'intérieur de leur communauté et ne votent pas. Ils n'en ont pas le droit. Une espèce de modus vivendi règle les non-rapports entre les uns et les autres. On s'ignore.
« Il y a une barrière imaginaire », estime le directeur du centre de loisirs. « C'était pas comme ça il y a une quinzaine d'années », témoigne Christophe. Il a habité aux Chamards cinq ans, entre 1975 et 1980. Comme tous ceux d'ici, il travaillait. Soit chez Renault à Flins, soit à Radiotechnique. Des entreprises délocalisées à Dreux dans les années soixante-dix. « J'étais métalo. Je me suis reconverti postier. » Christophe a aussi déménagé vers une autre cité. « Je me souviens du ballet incessant des voitures qui partaient de la cité vers les usines. Français et immigrés, on travaillait ensemble. Il n'y a pas de différence sur les chaînes. » Les choses se sont gâtées au début des années quatre-vingt, avec les premières vagues de licenciements, vite devenues un ras de marée désertificateur.
Or, à Dreux, l'immigration était à la fois récente et organisée par les grandes entreprises. Cette population n'a ici ni racines culturelles ni conscience de classe très affirmée. Alors le chômage a travaillé les rapports entre les hommes. La solidarité a cédé la place à l'exclusion. « A Dreux, en raison de la spécificité de la population et de son histoire, la société n'a pas pu digérer cette fracture, explique Christian. Ailleurs, dans les quartiers de banlieue, la violence exprime parfois le désespoir et aussi une certaine envie de réagir. Ici, c'est le Front national qui a tiré les marrons du feu. Dreux est une ville ouvrière sans électeur ouvrier, puisque les immigrés n'ont pas le droit de vote. »
Dans la cité des Chamards, jeudi, il y avait aussi des groupes de jeunes, immigrés ou non, venus à bord de camionnettes blanches bariolées aux couleurs de la manifestation d'aujourd'hui. Une quinzaine de jeunes à l'enthousiasme communicatif qui achèvent à Dreux un tour de France des cités de banlieue entamée le 6 janvier, sous l'égide d'OBU (Organisation des banlieues unies), une coordination puisant son inspiration dans un souffle rajeuni de SOS-Racisme. Nadia, Daoud, Nasser, Farid, Stéphane, Toufik, Karim, Asker, Samuel, Akim, Michaël et d'autres, venus de Narbonne, d'Epinay, de Saint-Denis, de Saint-Nazaire, de Rouen et d'ailleurs. Leur but ? Sur la base d'expériences dans leur cité, aller voir les jeunes des autres quartiers populaires pour connaître leurs problèmes et leur manière de s'en sortir.
Dix-huit jours de périple et de rencontres pour un constat : « Les problèmes sont les mêmes partout », avoue Farid, vingt-deux ans, qui habite Le Luc, dans le Var. « Galère, chômage, échec scolaire et dégoût après les promesses non tenues, ajoute-t-il, l'intégration n'est pas une question d'identité mais un problème social. Un riche Saoudien arrivant en France n'aura ni l'un ni l'autre. » Pour Stéphane, de Saint-Denis, « à la base, c'est la crise et le manque d'emploi qui fait qu'on ne croit pas au devenir. La drogue ou l'alcoolisme viennent se greffer sur ça ». Et Karim de conclure : « Les jeunes veulent bouger, demandent du positif, du concret, refusent d'aller de stage en stage. Du concret. »
Leur plus gros souvenir ? L'accueil chaleureux que leur ont réservé, à Carcassonne, des mineurs et des agriculteurs en lutte.